Algérie 1962, l’indépendance dans le bain de sang

Signés le 18 mars 1962 et entrés en vigueur le lendemain, les accords d’Evian auraient du garantir une transition pacifique vers l’indépendance de l’Algérie. C’est l’inverse qui va se passer et un déchainement de violence sans précédent s’abattra sur ce pays, déjà meurtri par sept ans de guerre fratricide. Ces évènements sont hélas mal connus, aussi bien par les Français que les Algériens, et il convient de les rappeler :

-d’abord, l’OAS se lance dans une politique de la terre brulée, multipliant les actes terroristes à l’encontre des Musulmans et des Européens « libéraux ». Considérant désormais l’armée française comme une force d’occupation, une véritable bataille a lieu à Bab el Oued, quartier populaire d’Alger, qui se termine par une fusillade rue d’Isly le 26 mars (46 morts selon le bilan officiel, probablement plus).

-les premiers massacres de supplétifs algériens désarmés commencent. Par exemple Jean-Pierre Chévènement, à l’époque sous-lieutenant, témoigne : « Le 19 mars, j’ai vécu un drame affreux. Plusieurs de mes moghaznis, ainsi que le chef du village musulman de Saint-Denis du Sig, ont été tués dans des conditions atroces par un commando du FLN. J’ai retrouvé Miloud, mon aide de camp, égorgé. » Les massacres augmenteront fortement durant l’été, et il est important de préciser que les anciens soldats sont parfois (souvent?) massacrés avec leurs familles. La responsabilité de la République française est grande car les autorités de l’époque ont tout fait pour limiter leur accueil en métropole.

-prétextant riposter à l’OAS, le FLN multiplie les enlèvements d’Européens à partir d’avril. Pour l’historien Jean Monneret, il s’agit d’un « terrorisme silencieux ». Le but non avoué est d’expulser les Français d’Algérie par la terreur. N’en déplaise à bon nombre de journalistes qui persistent à nier ce fait, il y a bien eu une épuration ethnique. Environ 800 000 Français doivent quitter le pays pour la seule année 1962. Cette violence ethnique culmine le 5 juillet à Oran.*

-cette épuration ethnique se double d’une épuration politique. Les derniers maquis du MNA, Mouvement National Algérien dirigé par Messali Hadj, rival du FLN, sont ainsi éliminés. Il faut préciser que ce conflit FLN-MNA avait commencé dès 1955.

-enfin, le FLN se divise en deux : les partisans du GPRA de Ben Khedda affrontent Ben Bella soutenu par ce qu’on appelle « l’armée des frontières » de Boumédiène : des dizaines de milliers d’homme lourdement armés qui stationnaient au Maroc et en Tunisie (du fait des lignes Morice et Challe) sont autorisés par De Gaulle à traverser la frontière. C’est Ben Bella qui l’emporte et met en place un régime à parti unique. Ce dernier était en effet admirateur du modèle soviétique. Cependant, à la différence de l’URSS, l’Algérie fut dès l’indépendance une dictature militaire. Le coup d’Etat de Boumédiène du 19 juin 1965 confirme la nature véritable du régime.

Ce dernier point me semble particulièrement important car les Algériens ont continué jusqu’à ce jour à subir ce système militaro-mafieux…soutenu par l’ancienne métropole!  A ce titre beaucoup d’Algériens estiment que l’indépendance leur a été confisquée. C’est de plus autour de Boumédiène que graviteront les fameux DAF (Déserteurs de l’Armée française) dont je parlais sur le précédent billet.

Pour finir ce sont des dizaines de milliers de personnes qui meurent après le cessez-le-feu. Le 25 septembre 1962 la République Algérienne Démocratique et Populaire est proclamée. Cette date est sans doute plus appropriée pour commémorer la fin de la guerre d’Algérie que le 19 mars.

Il faut reconnaître néanmoins que ce ne fut pas la seule décolonisation violente (Empire des Indes en 1947, Angola en 1975… ).

Et le pire c’est que cette violence (répression/massacres/tortures/terrorisme…) n’a jamais quitté l’Algérie depuis. Tout récemment, le 21 octobre 2011, l’ancien général Khaled Nezzar fut arrêté en Suisse dans le cadre d’une plainte pour crimes de guerre durant les années 90.

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Quelques liens sur ce sujet :
-« L’armée des frontières » de Jean-François Paya : http://etudescoloniales.canalblog.com/archives/2011/11/16/22645173.html

-« 1962 : fin de la guerre d’Algérie » de Guy Pervillé : http://guy.perville.free.fr/spip/article.php3?id_article=266

-« Une autre guerre d’Algérie », documentaire donnant le point de vue des militants messalistes : http://www.youtube.com/watch?v=i1yjX8nvLWM

-« Massacre du 5 juillet 1962 », page wikipédia. L’apport de Jean-Jacques Jordi me parait très important :

« Jean-Jacques Jordi ne dissocie pas les victimes du 5 juillet de celles des jours qui précèdent et qui suivent. Il évoque tout d’abord des chiffres de 1962 : cette année-là, Jean-Marie Huille, conseiller technique pour les affaires militaires de Jean de Broglie (alors secrétaire d’État chargé des affaires algériennes), indique dans une note adressée à ce dernier qu’« il y a eu 671 victimes françaises des événements d’Oran (disparus et décédés) ». Jean-Marie Huille obtient ce chiffre en croisant les données des divers rapports fournis après les faits par des responsables français en poste à Oran158.

Jean-Jacques Jordi compare les chiffres de Jean-Marie Huille à ses propres chiffres, déduits des archives qu’il a consultées : 353 personnes disparues et 326 personnes dont le décès a été constaté, soit un total de 679 victimes (du 26 juin au 10 juillet 1962, dans le Grand Oran). Ce qui est très proche de l’évaluation de Jean-Marie Huille159. En tenant compte « des cas dits incertains », l’auteur estime donc qu’il y a eu en quelques jours, dans le Grand Oran, 700 morts et disparus européens et une centaine de morts et disparus musulmans159. »

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6 commentaires pour Algérie 1962, l’indépendance dans le bain de sang

  1. Jean Francois Paya dit :

    Pour le chiffrage autour de 800 disparus il correspond bien à celui évoqué à l’époque au consulat d’Oran et aussi officieusement du coté Algérien (dernièrement au « colloque de Lyon » + de 700 admis par « historiens » Algériens).Moi j »estime à un millier de victimes et disparus tenant compte
    de ceux qui n’ont pu etre signalés parce que seuls à Oran dont les familles déja parties les mois précedents
    L’ex Consul Herly avait signalé prés de 400″plaintes » déposées au consulat mais j’ai la preuve qu’une plainte pouvait comporter plusieurs personnes d’une même famille ? pour ma part j’avais déposé une plainte pour v2 personnes/Aussi lorsque je parle « d’archives » chères aux historiens pour moi il s’agirait des registres originaux du consulat et non de listings à posteriori / J Monneret ne parle pas de décès mais « d’enlèvements » porté a la connaissance du 2em bureau /collation des JMO de routine de certaines unités et non d’une enquête globale qui n’a pas eu lieu (si non il l’aurait donné en annexe ) donc ce chiffre reste aussi aléatoire et les familles affolées ne se sont pas toujours adressées a des unités de l’armée trouvant même souvent plus efficace de s’adresser directement aux éléments du nouveau pouvoir Algérien (ALN / FLN ) tout cela dans un grand désordre qui ne permet pas d’avoir des références fiables aujourd’hui.
    Au sujet des chefs de famille et célibataires de facto resté seuls à Oran on ne peut pas sous estimer leur nombre rien que pour ma région plus de la moitié des chefs de familles étaient resté seuls en Oranie et une estimation d’après les autorisations de sorties et les bureaux de vote du 1er juillet (où beaucoup d’européens présents ont été voter donne les mêmes résultats) Il faut aussi savoir que beaucoup de « déclarations d’absence » (+ tard converties en jugements déclaratifs de décès) n’ont pu être « ciblées » du « 5 au 8 juillet » mais déclarés à des dates inconnues en métropole (le recensement de ces jugements serait intéressant. )
    Enfin voilà un certain nombre de considérations dont a mon avis l’historien devrait rendre compte certes avec une grande prudence mais sans avoir l’air de donner un seul « son de cloche » et un chiffre définitif dont certains ont vite fait de s’emparer (on l’a vu avec la presse Algérienne ) à des fins plus idéologiques qu’historiques ! (article du quotidien d »Oran )
    Bien cordialement
    Jean-François PAYA

  2. Jean François Paya dit :

    Cher Ludovic Venant de retrouver votre magnifique Blog (moi incapable d’en créer un et de trouver un éditeur) je parasite plutot celui des autres comme « Etudes coloniales » où celui de mon
    compatriote Oranais « Popodoran » http://popodoran.canalblog.com/archives/2009/12/10/16104396.html
    qui m’a « fabriqué »un livre sur
    LES MASSACRES DU 5 JUILLET 1962 a Oran (Réactualisé en Dec 2013 NB : Bien vouloir se reporter pour notre enquête au volume N°III de « l’Agonie d’Oran » sous la direction de Geneviève de TERNANT et Notre Livre Electronique DERNIERE MISE A JOUR AVEC REPERTOIRE ET SOMMAIRE CORDIALEMENT Jean Francois PAYA commentaires possibles dans PoPOd Oran lien ci dessus  » MASSACRE DU 5 JUILLET 1962 A ORAN – ALGERIE – CalaméORAN 5 JUILLET 1962  » taper sur Google
    Article en Espagnol LIVRE DEDIE AU MILLIER DE VICTIMES DE CETTE JOURNEE TRAGIQUE A DIFFUSER >http://fr.calameo.com/read/0002846255ab594028a60
    BIEN CORDIALEMENT Jean Francois PAYA Mail secrétariat joint

    • Ludovic dit :

      Merci pour le lien, je vais regarder.

    • Ludovic dit :

      Bon j’ai feuilleté le livre, pour être honnête je ne connais pas assez le sujet pour juger. En fait votre thèse sur la provocation le 5 juillet 1962 avait retenu mon attention car cela me rappelait beaucoup les nombreuses manipulations de la Sécurité Militaire dans l’Histoire de l’Algérie indépendante.

      Juste une remarque sur les « racines du terrorisme islamique » : au point de vue chronologique il me semble que ce type de méthodes a existé dans d’autres conflits, avant et après la guerre d’Algérie (en Irlande du Nord au début des années 20, en Palestine lors de la grande révolte arabe de 1936-1939…), je n’ai pas trouvé la démonstration convaincante. Cela dit il est vrai que cet imaginaire de violence inculqué aux Algériens a eu des effets désastreux (voir par exemple l’article de Guy Pervillé : La « première » et la « deuxième guerre d’Algérie » : similitudes et différences). Même des historiens anticolonialistes le déplorent.

      Pour ma part j’ai beaucoup été marqué par le livre de Luis Martinez « La guerre civile en Algérie », où on trouve des ressemblances plus que frappantes, les années 90 étant décrites comme un affrontement entre « anciens » et « nouveaux » moudjahidine, c’est à dire entre anciens combattants du FLN privilégiés par le régime et insurgés islamistes qui veulent monter dans l’échelle sociale… On voit à quel point cette culture de violence a été pernicieuse.

  3. Jean François Paya dit :

    Rappel « Tout le monde oublie que le terrorisme pour la PREMIÈRE FOIS dans l’histoire fut « apparemment » vainqueur lors de la guerre d’Algérie, même s’il ne s’agissait surtout que d’une capitulation politique. A partir de ce fait, la Mythologie d’une victoire de l’action terroriste pris naissance dans le Monde Musulman, pour se perpétuer et se retourner aujourd’hui contre ses « sponsors » ET CONTRE LUI MEME Nous n’avons pas dit que le terrorisme n’avait jamais existé avant ni les mouvements « de libération nationale » qui existaient antérieurement avec des luttes armées mais pour l’Algérie l’échec de cette lutte fut militairement évident et comme vous le soulignez ‘l imaginaire populaire attribua la victoire à l’emploi massif de l’action terroriste comme le démontre si bien l’historien militaire M Faivre dans « Etudes Coloniales »(voir commentaires aussi)
    http://etudescoloniales.canalblog.com/archives/2011/05/11/21117353.html
    Vous conviendrez que l’insurrection Irlandaise qui aboutit à une partition n’eu rien de commun
    Quant au dossier sur le massacre du 5 juillet à Oran il vaut la peine de l’étudier car source a mon avis du pouvoir Algérien encore en place .
    Sur un compte rendu de livres paru dans la revue Outre-mers, revue d’histoire, n° 380-381, 2ème trimestre 2013, Par l’Historien Guy Pervillé
     » Mais depuis quelques années, l’hypothèse d’une provocation menée par l’ALN du colonel Boumedienne pour discréditer le GPRA et aider à porter Ben Bella au pouvoir, soutenue depuis longtemps par l’un des principaux contributeurs de L’agonie d’Oran, Jean-François Paya,( PRECURSEUR THESE ET ENQUETE IL Y A PLUS DE 40 ANS VOIR LIEN CALAMEO SIGNALE CI DESSUS ) contre le scepticisme de Jean Monneret, a reçu le soutien des historiens Gilbert Meynier (auteur d’une importante histoire du FLN) et Jean-Jacques Jordi.(ON PEUT AJOUTER TEMOIGNAGE JP LLEDO Cinéaste ) Le livre de Guillaume Zeller permet au lecteur une bonne initiation à ces questions très complexes, mais il a aussi contribué à m’inspirer le projet de chercher à y voir encore plus clair par une étude historiographique de tous les récits disponibles de ces terribles événements.(à suivre)
    Bien cordialement JF Paya

    • Ludovic dit :

      Je prends note. En tout cas je suis frappé qu’aujourd’hui encore certains pratiquent une langue de bois incroyable dès qu’on parle de la violence du FLN (voir par exemple les réactions haineuses contre le petit livre de Danielle Michel-Chich, qui pourtant a une position anticolonialiste!).

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